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1- Un changement de cap civilisationnel, Edgar Morin, preface de "Pour une autre economie" , 03/11/10

Edgar Morin

 

Dans sa preface au hors-serie 'Pour une autre economie', le philosophe Edgar Morin plaide pour une economie plurielle, capable de refouler progressivement l'aire economique determinee par le seul profit.

L'economie sociale et solidaire s'inscrit dans la voie d'une economie plurielle. Plutot que de croire a la fin imminente du capitalisme ou a son ineluctable perpetuation, l'economie plurielle signifie qu'il y a possibilite de refouler progressivement et systematiquement l'aire economique determinee par le seul profit. Cela implique non seulement l'extension du champ de l'economie sociale, mais aussi un ensemble d'evolutions dans tous les domaines, et la revitalisation de la notion capitale de solidarite surtout dans un contexte de desintegration des solidarites traditionnelles.

Deja, dans l'entreprise capitalistique, les idees d'ethique d'entreprise, d'entreprise citoyenne, de commerce equitable peuvent apporter des regulations et limiter l'imperatif du profit. Mais c'est surtout au-dela, dans le domaine de la consommation et de la vie quotidienne, que s'imposent des reformes diverses mais convergentes. Ainsi s'agit-il de susciter les resistances aux intoxications consumeristes.

Il est temps de promouvoir l'alimentation de saison et de proximite qui favorise l'agriculture maraichere et fermiere, de substituer au regne du jetable celui des objets durables et des metiers de reparation, de favoriser le besoin d'objets artisanaux singuliers plutot que d'objets industriels. Il s'agit de prendre a nouveau conscience que l'amour est plus important que l'argent et de retrouver la part de gratuite et de responsabilite qui permettent l'epanouissement des relations humaines. Il s'agit en somme de remplacer l'hegemonie de la quantite par celle de la qualite. Certes les plus demunis n'ont pas les moyens d'acceder aux produits bios et fermiers, mais cela signifie que l'economie sociale doit etre accompagnee de mesures politiques pour lutter contre les miseres croissantes en favorisant le developpement de metiers de solidarite et de convivialite et en suscitant des grands travaux « verts ». L'economie sociale doit se developper parallelement a une grande politique d'humanisation des villes et de revitalisation des campagnes.

Si de nombreuses initiatives locales ont deja surgi, elles restent isolees, inconnues les unes des autres. Il s'agit de les faire converger pour montrer, comme l'annonce ce present ouvrage, qu'il est a la fois possible et necessaire de changer de cap. Disons plus : changer de cap signifie changer de voie de developpement. Le developpement, formule techno-economique generale, s'est applique sur tous les continents sans tenir compte des singularites propres a chaque nation ou culture, des savoirs, savoir-faire, arts de vie, valeurs des multiples cultures y compris les plus petites. Cette formule a produit, non seulement de nouvelles classes moyennes jouissant des avantages et des intoxications de l'occidentalisation, mais aussi de gigantesques miseres dont temoignent les enormes bidonvilles ceinturant les metropoles d'Asie, d'Afrique, d'Amerique latine.

Nous autres, Occidentaux, ne faisons pas que beneficier d'un developpement presente comme la panacee universelle, mais souffrons des carences humaines, psychiques et ethiques qu'a apportees le developpement. La misere morale s'est substituee a la misere materielle, et la misere materielle, loin de disparaitre, s'accroit dans le dechainement de l'economie du profit vouee a tout rationaliser, rentabiliser, hyper-specialiser, chronometrer, c'est-a-dire deshumaniser. Le travail meme, desormais soumis aux imperatifs manageriaux et gestionnaires, produit de plus en plus de souffrances dont temoigne le taux de suicides croissant dans les entreprises managerisees.

La logique d'efficacite, de predictibilite, de calculabilite, hyperspecialisee et chronometree gangrene aujourd'hui toutes les activites humaines, y compris l'administration. La mecanisation prend les commandes du monde urbain et meme du monde rural, avec l'agriculture et l'elevage industrialises. Elle envahit la vie quotidienne, l'education, la consommation, les regles, les loisirs, les services.

Pour changer de cap, il faut associer mondialisation et demondialisation (par le retour aux economies de proximite) croissances et decroissances, developpement et enveloppement (par le retour vers nos plus profondes necessites interieures).

Mondialisation, occidentalisation, developpement sont les trois faces d'un dynamisme incontrole. La science, la technique, l'economie, le profit sont les moteurs de ce dynamisme qui comporte ce que les anciens Grecs appelaient l'ubris - la demesure. Dans cette course effrenee, de nouveaux perils pour toute l'humanite sont apparus avec la proliferation des armes nucleaires, la degradation de la biosphere, des conflits de mille fanatismes et aveuglements, etc.

La crise economique actuelle, que Keynes aurait appele «crise de l'economie » c'est-a-dire crise du systeme fonde sur les lois du seul marche, s'inscrit dans un ensemble de crises. Crise de la relation entre les humains et la nature, dont temoignent les multiples degradations de la biosphere, dont le rechauffement climatique. Crise des societes traditionnelles qui tendent a se desintegrer sous le dynamisme de l'occidentalisation ou a se refermer avec hostilite. Crise de la modernite elle-meme, qui, dans les pays occidentaux n'a pas realise les promesses d'une vie meilleure et harmonieuse, mais cree un nouveau mal-etre, malgre l'idee, formulee par Condorcet et devenue un dogme universel jusqu'a la fin du XXe siecle, que le progres est une loi irresistible de l'histoire humaine. L'ensemble de toutes ces crises constitue la crise de l'humanite qui n'arrive pas a devenir humanite.

Ainsi le developpement de l'economie sociale et solidaire s'inscrit-il dans une perspective incluant toute l'humanite. Ce qui n'empeche nullement de commencer dans un cadre national qui, si nous etions fideles a la tradition nee en 1789, devrait etre exemplaire. La voie de l'economie sociale et solidaire peut et doit confluer avec d'autres voies, toutes egalement reformatrices, qui, si elles se developpent et se conjuguent pourront constituer LA voie de salut pour l'humanite.

<http://www.alternatives-economiques.fr/un-changement-de-cap-civilisationnel_fr_art_633_51822.html>

 

Tag(s) : #Société

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