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 Pays de Montbéliard - Centre de GLAY.

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Quand j’étais gosse mon père m’a passé un bouquin dont j’ai oublié le contenu et l’auteur : « un homme se penche sur son passé ».

 L’Homme de l’évangile, lui, nous dit de ne pas regarder en arrière. Alors, je n’ai nullement l’intention de prendre le risque de tomber en me penchant trop sur ma vie écoulée. Mon ami René ROGNON, pasteur-ouvrier, m’avait prévenu : « il ne faut jamais se prendre au sérieux ». Je le fais, malgré tout, soyons honnête, car la proximité de la mort conduit le chrétien lucide à se remémorer son existence. Et je suis âgé. Nous continuons à croire qu’après le passage de la » frontière », nous aurons le privilège de voir, d’entendre, de comprendre, les mille méandres de notre vie sur terre. Le fameux face à face !….

Mais gardons notre pudeur ! Nul n’a besoin de connaître aujourd’hui mon intimité, mes secrets.

Ceci dit, il se trouve que ma carrière pastorale n’a pas été banale.

D’abord j’ai beaucoup changé d’orientations, d’affectations, sans l’avoir voulu.Par sept fois,  l’Eglise réformée m’a demandé d’accepter un autre poste. J’ai dit oui et je me suis engagé avec enthousiasme dans cette nouvelle activité ! Sans doute est-ce pour certains la marque de mon instabilité ? En tous cas, pas le temps de m’ennuyer. Tout ce qu’on m’a demandé de faire, m’a intéressé.

Ensuite, j’ai eu la chance inouïe de rencontrer des personnes chaleureuses, hors du commun, qui ont exercé sur ma chétive personnalité une influence certaine. C’est d’eux que je voudrais parler, car, curieusement, ils ont presque tous disparu de la mémoire de notre Eglise.

Oui, c’est à cause d’eux que j’ai rempli mes tâches successives avec passion, aboutissant à cette conclusion sincère :

Etre Pasteur, c’est exercer le plus beau métier du monde !

 

GLAY, un minuscule village dans le Doubs. Nous sommes ici dans le Pays de Montbéliard, que les natifs appellent « le pays ».

Je suis, moi, dans le milieu de ma vie d’homme et dans le second tiers de ma carrière pastorale. Je préfère introduire mon histoire par cette période très heureuse (j’évoquerai plus loin des épisodes de tension et de luttes), et décisive pour mon évolution religieuse. Nous avons vécu de Juillet 65 à Septembre   70 dans le vaste presbytère, à deux pas du grand temple, dont le clocher résonnait de trois cloches dont j’ai encore le son joyeux dans l’oreille. Y cohabitaient une nuée de chauves-souris et un couple de hiboux qui parsemaient le grand escalier de déchets de petits rongeurs curieusement transformés en sarcophage ,après digestion.

Ah ! Que de bonheurs nous avons connu durant cette période au service de l’Eglise luthérienne. Curieux luthéranisme que la pratique très « huguenote » des habitants de cette petite région devenue tardivement française, et protestante par la volonté du maître de l’époque , le Duc de Wurtemberg. Pour que le pasteur réformé que j’étais, puisse être accepté comme directeur du «  Centre de rencontres, de recherches et de formation de GLAY » j’ai dû passer devant une Commission officielle. Détail comique : ce qui risquait de faire échouer ma candidature était la question de la Cène, seul point de doctrine qui distinguait la luthérienne du « Pays », de notre réformée nationale…Ajoutons toutefois l’usage d’hosties à la place du pain et l’utilisation de nappes d’autel de différentes couleurs, selon « l’année liturgique ». Les protestants que je découvrais me semblaient avant tout des chrétiens non catholiques, ignorant les subtilités théologiques. Mais la Commission avait des principes ! On me conseilla d’utiliser un pieux mensonge en me déclarant fermement  d’accord.

 Je voulais servir le Fils de l’Homme, c’est tout. Je le voyais mal s’embarrasser de rîtes et de traditions. J’avais retenu la prophétique déclaration de Loisy : »Jésus est venu annoncer le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue… »

Me voici adoubé ministre de l’église luthérienne !, poussé vers cette responsabilité par un pasteur génial Jacques LOCHARD . Il était venu me cueillir rue de Trévise, à deux pas des « Folies bergères » où je dirigeais une grosse institution : l’UNION de PARIS, rattachée aux U.C.J.G-Y.M.C.A.

C’est lui qui avait eu cette idée formidable de proposer d’utiliser les locaux de l’ancienne école protestante nommée « Institut de Glay » partiellement bombardée durant la dernière guerre, pour créer un centre de formation au  service de toutes les églises de la région (Belfort, Doubs, Haute-Saône).

Lochard avait pris conscience de la nécessité de réveiller l’église et de la faire s’engager au service de la société et du monde. Insuffisante pour lui, la pratique religieuse traditionnelle, refermée sur elle-même, et en perte  de vitesse après les traumatismes causés par l’hitlérisme ! (on ne parlait pas encore de ceux du communisme, étant nombreux à être attirés par la pensée marxiste !). Les Autorités de Montbéliard donnèrent carte blanche à Lochard qui trouva des partisans enthousiastes pour créer « L’Action protestante ».

 

Première tâche : la formation. On la proposa aux pasteurs, aux conseillers presbytéraux, aux catéchètes, aux responsables de l’enseignement biblique, aux diacres. Formation solide et nettement orientée vers le témoignage actualisé : des chrétiens qui sachent ce qu’ils croient et ce que le monde attend d’eux. Très vite on ouvrit le programme au domaine social, économique, politique (timidement..) et culturel. Et pour cela on fit appel à des organismes spécialisés qui dispensèrent leur savoir aux Maires et Conseillers municipaux, aux Responsables Syndicaux ; aussi très amplement, aux responsables des mouvements de jeunesse, et des colonies de vacances. Le Centre de Glay trouva des fonds pour améliorer et construire des bâtiments d’hébergement et de conférences.

 A l’époque le Conseil œcuménique organisait des Chantiers de travail. Des centaines de jeunes de tous pays vinrent à Glay manier la truelle ou le pinceau, et échanger dans des discussions sans fin, leurs rêves de paix, d’espérance et de solidarité.

Durant les week-ends le centre était investi par une bonne centaine d’hommes et de femmes venues écouter de brillants conférenciers chrétiens ou non, venus de grandes villes de France ou bien de la Suisse proche ou d’Allemagne. Que de riches pensées furent dispensées ! que de débats passionnés et passionnants ! Lochard, prenant exemple sur les « Académies évangéliques » allemandes, avait contribué à créer le Département « Recherches et Etudes » de la fédération protestante de France. Il y avait en Alsace le Liebfrauenberg, le Storkenson, le Centre de l’Ouest près de Poitiers, Villemétrie dans la banlieue parisienne, le Centre du Nord, etc. Des rencontres nationales, à Paris, permettaient aux responsables de tous ces centres de formation, d’échanger leurs projets et, surtout…..leurs recherches théologiques ! C’est là que ma foi personnelle faillit disparaître dans les oubliettes de l’agnosticisme !!!Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Jacques Lochard m’avait introduit dans cette galère parce qu’il était appelé à des tâches nationales (études sociologiques sur les grandes villes gagnées par l’incroyance. Quels remèdes ? Méthodes et moyens pour le témoignage ?)

Jacques vint me débaucher en m’affirmant que j’étais le bon cheval. J’acceptai et nous débarquamment, ma jeune épouse enceinte de 8 mois,  l’un de mes fils lycéen, et moi, contraint de prendre en marche, sans initiation, la responsabilité écrasante assumée par deux personnes en fin de mandat, de la session de Vacances Familiales (oui, il y avait aussi deux mois d’été où l’on accueillait 20 ou 30 familles à un tarif très abordable !)

Retroussant nos manches, nous rejoinimes le cuisinier, seul salarié resté en place, et nous accueillîmes les familles nombreuses, souvent originaires du nord, très fatiguées mais pleines d’espoir !

Là est le problème ! la région est très belle….quand il ne pleut pas. Nous étions mal à l’aise en voyant ces familles ayant gratté les fonds de tiroirs pour se payer 10 ou 15 jours de vacances et constatant que la pluie ne cessait pas…..Alors nous prêchions l’optimisme : « on annonce du beau temps ! ». Et nous organisions des jeux à l’intérieur, nous faisions chanter enfants et parents, tout en guettant anxieusement la météo. C’est une règle bien connue : en collectivité, lorsqu’il pleut, les résidents vous questionnent tous les cinq minutes : »qu’est-ce qu’on mange ? ». Avec le cuistot de très bonne volonté on inventait des entrées originales, des desserts attrayants.

Je découvre durant ces deux premiers mois que la réflexion théologique est pour plus tard ! To-day c’est gestion et animation de collectivité ! L’intendant salarié qui devait me rejoindre avait changé d’avis. Jacqueline, mon épouse, une charmante petite fille sur les bras, me sauva la vie en passant les commandes d’alimentation, en établissant les menus et en organisant le travail des deux femmes de ménage. Heureusement nous avions derrière nous des années de colonies de vacances et de scoutisme. Ca aide !

Le Président de « l’Action protestante »  Jean Butzbach et l’évêque luthérien Maurice Sweeting, avec une belle inconscience étaient partis en vacances, nous laissant seuls au turbin !

Jeunes mariés, heureux de vivre dans cet îlot de verdure,malgré la pluie, fous de tendresse pour notre petite fille née en Aoùt, nous demandâmes et reçûmes du seigneur les forces et les lumières nécessaires.

Ajoutons, sans vouloir noircir le tableau, qu’en plus de mes fonctions de directeur du Centre, j’étais chargé de la Paroisse : Glay et les hameaux environnants. Culte tous les dimanches en alternance des lieux et les Actes pastoraux. Alléluia ! il n’y eut pas d’enterrement durant ces deux premiers  mois. On est en droit de s’étonner de l’inconscience des Autorités luthériennes. Durant les cinq années qui suivirent Jacqueline assura pleinement et bénévolement les fonctions d’économe et d’intendante. Les grands chefs cherchèrent quelques temps le salarié qui devait me décharger des tâches matérielles, puis ne le trouvant pas, ne le cherchèrent plus !

Les finances de l’église s’en trouvaient bien. Et ils n’eurent même pas la sollicitude de nous aider à penser à l’avenir en payant au moins les charges sociales  de ma compagne bénévole. Cinq ans de perdus pour sa retraite.

Mais laissons ces détails sordides. Les deux mois furent avalés dans l’enthousiasme et ma vraie fonction fut sollicitée. Les autorités se manifestèrent et m’aidèrent à établir le programme de formation de l’année scolaire 65/66. Nous trouvâmes des conférenciers, firent imprimer le « menu », distribué dans toutes les paroisses et l’Action Protestante trouva sa vitesse de croisière. J’ai retrouvé dernièrement les bobines de vieux enregistrements : quelle richesse ! le Doyen de la fac de Strasbourg Roger Melhl, le  professeur André Dumas, Jean Joussellin, mais aussi Roger Garaudy qui nous conta la gorge serrée son éviction du parti communiste, André Bruston,Paul Ricoeur,Jean Cardonnel, et tant d’autres intellectuels venus de France, de Suisse, d’Allemagne. En moyenne six grandes conférences annuelles le samedi après-midi, suivies de débats le soir et toute la journée du dimanche.

Les condensés de ces exposés étaient publiés dans la revue de l’Action protestante.

La vie du Centre comporte trois volets fort différents :

Le programme de Formation et de réflexion : les Conférences, les week-end pour lycéens que j’ai lancé dès ma seconde année,les deux concentrations annuelles de  catéchumènes, celles des Conseillers presbytéraux, des Pasteurs, des Trésoriers, les stages de formation des moniteurs et directeurs de colonies de vacances(C.P.C .V.) Sans être toujours chargé du contenu de ces Week-end, j’en assure le suivi et c’est très passionnant !

Secundo : Nous offrons à des organismes laïcs ou religieux nos salles avec possibilité pour les chrétiens du « Pays » de pouvoir être présents : formation des Maires et Conseillers municipaux, sessions « Vie libre »et « Croix bleue » pour les malades alcooliques,rencontres des Syndicats de l’automobile, Ecole des parents,etc…Ces rencontres se déroulant souvent en semaine, sont l’occasion pour le protestantisme de témoigner de ses idéaux,mais aussi de son ouverture « au monde ».Pour moi c’était très enrichissant. Les frontières religieuses disparaissaient. L’évangile sortait de son écrin douillet et quelque peu timoré !

Tiercio : Glay ne pouvait assumer son budget qu’en créant des ressources, à caractère social cependant. Nous ajoutons aux sessions de vacances familiales, 15 jours en Juin, d’accueil de personnes âgées originaires de la région, après négociation avec la Caisse Vieillesse, des Stages payants d’initiation à diverses techniques de loisirs. Et, bien entendu tous ces « clients » des deux premières catégories prenaient des repas, passaient la nuit. Notre activité hôtelière grandissante fut facilitée par l’arrivée d’une charmante et robuste strasbourgeoise, volontaire de l’Action diaconale.

Il faut aussi mentionner la reconnaissance du Centre comme organisme d’Education populaire, facilité par mon obtention du diplôme d’Etat de Conseiller d’éducation populaire (D.E.C.E.P.) ce qui nous ouvrit le droit à des subventions du Ministère pour l’extension de nos Camps internationaux de Travail, se déroulant tous les étés en parallèle avec l’accueil des familles.

Ces échanges entre de jeunes volontaires souvent étrangers et les adultes et enfants en vacances étaient très appréciés. Que de veillées chaleureuses ! Que de jeux ! Que de chants ! On découvrait Bob Dylan et John Bèze, entre autres. Les premiers à répondre présents furent des pensionnaires de l’Union de Paris, heureux de nous revoir ! Ils démolirent un petit bâtiment bombardé pendant la guerre, sans se soucier de mes craintes d’accidents. Ah ! la jeunesse d’après guerre, rien ne lui faisait peur ! Au fil des étés les bénévoles renforcèrent les fondations du bâtiment principal, créèrent un théâtre de verdure et ….une piscine. Moins glorieux mais tout aussi utiles : peintures, tapisseries, décorations.

Quand, les mois d’été passés, les brouillards de Septembre apparaissaient nous éprouvions un  grand soulagement et nous partions en vacances, le cœur gonflé de joie et de…fatigue.

 

Oh ! Glay, période heureuse de notre vie, temps de renouvellement de ma foi, mains ouvertes pour remercier le Seigneur !

C’était notre seconde période de vie de couple, après l’année sur occupée de l’Union de Paris. Je me souviens que la première semaine dans le grand presbytère nous ne pouvions pas dormir. Après le vacarme incessant qui régnait à l’U.P. du matin aux soirées tardives, s’ajoutant à celui de la rue, la sortie des « Folies bergères », le claquement des portières des taxis , les fêtards qui terminaient la soirée dans les bars,le SILENCE de Glay nous mis mal à l’aise. Etait-ce normal ce silence ? cette paix ?

Nous nous y fîmes et l’arrivée de nos deux bébés (65 et 67), l’installation pour eux d’une grande volière remplie de tourterelles, l’acquisition de 5 ou 6 canards, la visite incessante des enfants du village, démontrèrent que nous étions bien des intoxiqués du bruit et de la joyeuse agitation citadine. Mais, quand le grand calme de la nuit envahissait l’espace je pouvais ressentir la présence

du Divin, entrer dans la prière, penser à la prochaine prédication, aux activités à venir….

J’ai beaucoup reçu de tous ces gens qui durant mon contrat de cinq ans ont fréquenté le Centre. Mais j’ai beaucoup aimé mes paroissiens, de condition modeste, ne profitant que rarement des conférences, ne soutenant pas inconditionnellement ce grand programme de Formation. Leur vie s’enracinait dans le passé, les traditions. Cette région de l’est de la France est entièrement tournée vers les Usines Peugeot. La firme, de création protestante, fonctionnait selon les normes du plus pur paternalisme.Les gens du Pays s’appelaient des « peugeot ».Cette grande industrie prenait les habitants en charge du berceau à la tombe. Tout leur appartenait : les églises, les logements, les magasins d’alimentation, les crèches, les foyers de vieux, tout ! L’inspecteur ecclésiastique recevait en cadeau, une voiture neuve tous les deux ans. Les grands patrons faisaient la richesse du Pays, ils désiraient appliquer leurs convictions sociales puisées maladroitement mais sincèrement dans l’évangile. Mai 68 écorna sévèrement la légende. A cette époque les Usines Peugeot n’avaient plus guère de liens avec la famille protestante de ce nom.

Le charme du Pays de Montbéliard tient au caractère mi-ouvrier, mi-paysan de la population : des cars sillonnent toute la région pour transporter les travailleurs soumis au régime des trois-huit. Beaucoup d’entre eux n’ont pas voulu habiter dans les cités H.L.M. de la Société. Ils ont préféré rester dans leur village ou ils ont jardin, potager, poulailler, porcherie, etc.. que leur épouse les aide à maintenir. Que je leur donne raison ! ces gens adorent la nature. Le travail à l’usine c’est leur gagne-pain, mais pas leur raison de vivre. Dès que le printemps s’annonce, regardez ces rudes gaillards aux mains épaisses, se lancer un défi pour découvrir sous les résidus neigeux les premières « campenotes », comme ils avaient à l’automne exploré les sous-bois secrets pour ramener de gros paniers de champignons. Leur parler est truffé de patois et le folklore bien vivant. Lors des visites pastorales, j’étais sûr qu’on allait m’offrir une part de tarte aux pommes, mon dessert favori. Chaque année le secrétaire du Conseil presbytéral m’apportait un gros lapin de son clapier.

Leur attachement aux traditions virait à l’obsession. Lors du Ier Noël, nous avions fait installer le sapin géant à gauche, près de la chaire, car nous devions tendre un grand drap pour un spectacle de lumière noire, préparé avec amour, par les enfants de l’école biblique. Stupéfaction et colère des responsables : »On n’a jamais vu ça ! ».Il a fallu longtemps palabrer pour calmer leur courroux ! Par contre ces gens simples étaient ouverts à mes prédications audacieuses et ils acceptèrent facilement le remplacement des hosties par du pain et l’acquisition d’une belle table de sainte Cène à hauteur d’une table domestique. J’avais défendu la thèse hérétique d’un vrai repas pris assis, en présence du Seigneur….

Ils n’aimaient pas beaucoup les allemands, étant des français tardifs et ayant souffert du passage des troupes nazies. Alors quand nous avons annoncé le prénom de nos deux enfants, MAGDA et GUILLAUME, ils froncèrent les sourcils, qu’ils ont plutôt épais.

Ils nous furent reconnaissants de former avec soin les rares catéchumènes et surtout d’avoir rassemblé dans un Club d’enfants, nommé par l’un d’eux : »les têtes de bois », tous les enfants des trois villages de la paroisse, catholiques compris. Ce club fut pour nous une expérience réjouissante d’initiation à la Bible et de progression visible sur le plan du langage et de la culture enfantine. Nos deux enfants furent presque trop choyés par ceux du Club et par tous les adultes de la paroisse et du Centre.

 

Le lundi, à la belle saison, nous franchissions la frontière toute proche et nous passions la journée dans les « Franches montagnes », utilisant des routes placardées de revendications pour « le Jura libre ». Dans cette belle région on élève des chevaux sauvages magnifiques et paisibles à qui nos enfants offraient des quignons de pain rassis. La vie étant, à l’époque, moins chère que chez nous, nous y faisions nos achats ainsi que le plein d’essence.

Durant ces cinq ans à Glay deux évènements me créèrent quelques difficultés : la crise théologique que je subis et qui changea le contenu de ma Foi ; et le malaise politique que les évènements de Mai 68 amena dans les esprits.

La crise théologique : elle était flagrante dans l’église réformée, plus libre que la luthérienne concernant les conflits Foi et Société. Calvin n’avait pas suivi Luther dans sa théorie «   des deux règnes ».Les ruines sociales et morales de la guerre mondiale 39-45 et surtout la révélation de l’effroyable anéantissement de millions de juifs, de tsiganes, de résistants, dans les camps de la mort, avaient traumatisé les consciences. Celles des croyants, en particulier. Des questions existentielles surgissaient : « Où est le Dieu tout puissant ?, Que fait-il ? », mais aussi : »Pourquoi les Eglises (la Romaine, mais aussi les protestantes d’Allemagne, de France) ont-elles si peu réagi ?

Questions affolantes, d’où surgirent des réponses outrancières : »Dieu est mort ».Rassurons-nous, derrière des affirmations de ce genre se cachaient de sérieuses recherches appuyées sur les théologiens dits « nouveaux », alors que leurs écrits dataient de 40 ans et plus en arrière ! Mais la Dogmatique du Bâlois Karl Barth avait été élue théologie officielle et dominante dans nos Facultés de Paris et de Montpellier. De plus, beaucoup d’ouvrages théologiques contestant l’œuvre impressionnante de Barth, n’avaient pas connu d’éditions en français. Bref, nous avions pris du retard et il a fallu toute l’intelligence et le courage des André Bruston, des Georges Casalis, des André Dumas et d’autres que je m’excuse d’oublier, pour ouvrir dans notre Eglise réformée la béance d’un doute salvateur. Jacques Lochard entra vite dans ce combat théologique, et avec son esprit pragmatique en chercha des applications pratiques au niveau du paroissien lambda.

Personnellement j’avais subi 15 ans auparavant, le diktat enrichissant du grand Barth commenté avec ferveur par Pierre Maury, à la Faculté de Théologie du boulevard  Arago. Et, comme on le verra plus loin, j’avais plongé dans l’évangélisation et l’action sociale. J’avais d’autres recherches, d’autres lectures, et ma théologie s’était dissoute dans l’oubli. N’est-ce pas souvent ce qui arrive à nombre de loyaux serviteurs de l’E.R.F. qui ne prennent pas le temps de penser leur foi, pris dans l’action et dans l’adhésion statique aux « canons » de la doctrine officielle, ne voyant pas que le monde change ! Nos fidèles, mal interpellés, s’endorment doucement dans la routine ?

Jacques Lochard et tous les copains des autres centres de recherche, me mirent le pied à l’étrier. Je plongeai dans Bultmann, Tillich, Cullmann, Robinson, Bonhoeffer, etc. ….Quel effort je dus faire pour m’y retrouver !Par quelles angoisses j’ai dû passer pour évoluer d’une foi pleine d’assurance à un état de fragilité face à la place du mythe et du symbole dans les textes bibliques !Le Dieu du jour n’était plus Tout-puissant, Sa Parole devait être disséquée avant d’être comprise,la résurrection était pour aujourd’hui et la vie chrétienne se fourvoyait quand elle refusait l’incarnation. Je suis conscient du risque que je prends en évoquant ces graves questions en deux coups de cuillère…..pastorale. Pour moi, et pour beaucoup d’autres cette remise en question du contenu de notre foi, fut une dure mais salutaire épreuve. J’en suis très reconnaissant à Celui qui conduit nos vies.

 

Quarante années se sont écoulées depuis ces découvertes. Or je découvre avec stupéfaction qu’au niveau du réformé moyen beaucoup de portes sont restées closes. Voici pourquoi je trouve depuis longtemps ma place parmi les partisans du libéralisme théologique. La foi n’est pas incompatible avec la raison.

Avant de clore ce chapitre, j’aimerais évoquer le lien que j’ai tenté d’établir entre les recherches théologiques de bon niveau, tant vécues au Centre que personnelles, et la pratique pastorale sur le tas. Nous avons formé une équipe de pasteurs en fonction, se réunissant régulièrement pour préparer les Cultes du mois à venir. Il nous fallait d’abord définir ensemble les sujets, puis travailler séparément avant la mise en commun. Ce fut très riche ce partage de nos savoirs et de nos convictions. Maurice Sweeting exprima sa méfiance, sans toutefois enfiler sa grande croix pectorale pour une démarche d’interdiction ! J’ai beaucoup aimé cet homme d’Eglise, malgré son autoritarisme. Il n’eut de cesse, avant d’obtenir de nous le feu vert pour baptiser nos enfants. Ce fut une bien belle cérémonie. Baptême et collation abondante, tout se fit en plein air, dans le jardin du presbytère. Mais pourquoi fallait-il se hâter ? Nous aurions préféré un Présentation, ce qui n’était pas à l’époque acceptable dans cette Eglise luthérienne….

 

 

MAI 68 : Au début tout se passa à Paris. Le spectacle valait le déplacement. Par deux fois je me rendis dans la capitale. On a écrit une montagne de sottises sur ces évènements, aussi bien pour stigmatiser la révolte étudiante, et affoler le bourgeois, que pour louanger un évènement prophétique. Je me contente de ce que j’ai ressenti en voyant jeunes et adultes ,discuter à l’infini de l’avenir de la France et….de la planète. C’était excitant au possible cette liberté, cette recherche intelligente des buts de l’existence, ce refus d’une société de consommation et d’inégalité. Bien entendu il y eut des abus de langage et l’immense désordre ne pouvait se poursuivre. Mais l’incendie gagna la classe ouvrière, après un temps  de grande méfiance des syndicats, et SOCHAUX chuta dans une grève longue et dure.

Impossible pour nous, les « conscientisés » de rester indifférents à ce grand moment historique qui secouait notre nation. Guy Bottinelli m’invita à le rejoindre à Montbéliard. En accord avec des responsables syndicaux, il tenait réunion tous les jours vers 18 heures. Guy était pasteur, responsable d’un poste de la Mission populaire à Audincourt près de Sochaux. C’étaient les débuts de la Mission Ouvrière dans l’industrie. Guy proposa une sorte de groupe de réflexion vigilante sur les évènements. Il invita tous ceux qui le voulaient à se joindre à nous. Des lycéens, des étudiants de Strasbourg et de Besançon, quelques chrétiens protestants ou catholiques, un ou deux pasteurs, vinrent à ce colloque où chacun apportait des nouvelles. Il y avait aussi des moments de silence qui ressemblaient fort à une prière. Car la situation était grâve.La grève au début, fut générale : non seulement tous les ateliers Peugeot cessèrent le travail, mais aussi tous ceux des Sous-traitants, très nombreux au « Pays ».Toute la journée des manifestations monstres parcouraient les rues de Montbéliard et de Sochaux. Je me souviens d’un défilé où un immense lion en carton-pâte annonçait la mort de l’entreprise par la victoire ouvrière ! Deux ouvriers portaient sur l’épaule la grande perche où le lion mort pendait la tête en bas, comme font les chasseurs en Afrique. Nous souhaitions que la direction accorde des augmentations de salaire, mais les militants avaient-ils réfléchi aux conséquences d’une trop longue paralysie pour cette entreprise qui faisait vivre toute la population ? Oui, le lion mort, les pattes liées, nous fit peur…..Les familles commençaient à manquer de  ressources. On fit appel à Maurice Sweeting pour qu’il rencontre la Direction générale. L’Evêque le fit avec la discrétion et la diplomatie qui le caractérisaient.

La situation ne pouvait durer. Dans toute la France les Autorités durcissaient le ton. Plusieurs brigades de C.R.S. encerclèrent les ateliers occupés et ce fut une véritable bataille. Il y eut plusieurs morts et de nombreux blessés. La Direction Peugeot accorda quelques augmentations de salaire, le travail repris mais dans un esprit d’amertume et de divisions. En effet, les cadres avaient résisté à la grève. Ils avaient soutenu la direction, car leur situation était fragile :ils n’étaient que des « cadres-maison ».Leur carrière avait été faite « au mérite ». La plupart ne possédaient pas les diplômes leur permettant de trouver du travail ailleurs. Par ce système de promotion et de formation dans l’entreprise, Peugeot s’attachait une partie de son personnel. Ce fut souffrance pour ces hommes ligotés et rancune des travailleurs à la chaîne ! Cette  dispute interne à l’entreprise fut ressentie dans les paroisses. Lors de la grande fête annuelle de toutes les paroisses, l’animation avait été confiée au Pasteur Etienne MATHIOT qui tenta d’apaiser les divisions et proposa que l’Eglise entre dans un renouveau. Il offrit même le micro aux jeunes qui, demandèrent que les paroisses bougent !, fassent leur 68 ! Les partisans du changement étaient galvanisés par les nouvelles parisiennes ; mais ils n’étaient pas majoritaires !!

Maurice Sweeting était ce jour-là cloué au lit par une sciatique. Le soir même des esprits malveillants vinrent lui rendre visite et accusèrent les jeunes et un certain nombre d’entre nous de manipulation. Je fus convoqué et ressenti une grande tristesse de voir des ragots être pris au sérieux. Je proposais d’organiser sans tarder à Glay un grand débat où nous pourrions débattre dans le respect mutuel, des évènements de ce Mai historique.

Ce qui fut fait mais sans réussir à dissiper le malaise. Toutes nos rencontres sur « Eglise et Monde » n’avaient-elles servi à rien ?

 

Mise au pied du mur, l’Eglise était-elle incapable de prendre distance, pour une étude critique des Usines Peugeot,au nom de la liberté chrétienne ?

Je voudrais relater deux tristes histoires où je me crus appelé à parler sans détour face à la puissante industrie de Sochaux.

Un de mes paroissiens disparaît. Son épouse et ses deux fils ne savent que penser. L’angoisse grandit mais dans cette famille ouvrière on n’ose pas trop ébruiter cette fugue ? Au bout d’un mois la glace ayant fondue on trouve le cadavre de cet homme dans un canal. Enquête, officielle et officieuse. J’apprends que le père de famille, chauffeur de camion depuis plus de 25 ans, avait été convoqué par la Direction car il buvait un peu trop. Alors qu’il n’avait jamais provoqué d’accident, on lui signifie qu’on lui retire son emploi le jour même, acceptant qu’il postule pour travailler sur une chaîne de montage. L’homme humilié (son camion c’était sa vie) n’ose pas rentrer chez lui et se jette dans le canal. Je devais faire son enterrement. Après avoir entouré de notre mieux cette famille éplorée, je passe une nuit blanche à préparer mon message de consolation et d’espérance. Le jour J, un monde fou et, au premier rang de l’église, l’un des directeurs de l’usine, à côté de l’Evêque ! Je me devais de réhabiliter cet ouvrier courageux, chassé sans ménagement. Je le fis et je dis que la Société Peugeot devait se sentir responsable de cette mort qui aurait pût être évitée si l’on avait agi avec un peu d’humanité. J’ai senti l’assemblée ouvrière frémir de sympathie et la famille retrouver sa dignité. Mais, scandale dans les hautes sphères ! Sweeting vint me voir le lendemain, vraiment fâché et me demandant de  présenter des excuses à la direction (« à qui on devait tant… ») Je refusai au nom de ma conception évangélique de la politique sociale. Ai-je eu tort ?

Un an plus tard je reçois la visite d’un cadre Peugeot qui, avec le feu vert de l’Evêque, vient me faire une proposition : «  Nous manquons de logement pour un contingent d’une trentaine de Yougoslaves récemment arrivés pour un contrat de travail de 6 mois. Nous savons que le centre de Glay connaît des difficultés financières. Accepteriez-vous de nous louer l’un de vos bâtiments ? Il s’agirait d’une équipe terminant le travail dans la nuit ? Votre  tarif sera le nôtre. Au début je flaire l’aubaine, mais très  vite je déchante en posant quelques questions : « comment organiser le dîner de ces hommes ? je ne peux pas demander à notre cuisinier d’assumer un service de nuit ».La réponse me scandalise : »Oh ! vous savez, avec ces gens là un bon casse-croûte fera l’affaire ! ce sont des gens habitués à la dure ! » Seconde question : « mais, ces hommes jeunes vont représenter un danger pour nos petits villages. Durant leur temps libre ils vont fréquenter le paisible café de Glay et surtout courir les jupons ! »

Réponse : » pas de problème, on leur interdira de sortir. Peugeot placera un de ses gardiens à la tête du local. On pourrait même envisager de faire poser une barrière autour, afin d’éviter qu’ils n’empiètent sur l’espace du Centre et gênent vos activités. Je regarde mon cadre dynamique dans les yeux. La colère m’envahit. Je réalise que sans doute ses idées n’ont été approuvées ni par l’Evêque, ni même par la Direction générale ? en tous cas, je l’espère. Je lui signifie mon désaccord total et je lui ouvre la porte de mon bureau…..

Tristesse de constater à quoi conduisent les impératifs de la production. Relations difficiles avec ma direction d’église. Décidemment, comme Jacques Lochard, je n’entrais pas dans le conformisme ecclésial……..

 

L’année suivante fut plus paisible. Le travail au Centre était toujours aussi intense, j’avais de la peine à trouver du temps pour la paroisse, cultes et surtout visites des paroissiens très disséminés. Roger Mehl vint placer le »Pays » devant ses responsabilité : »Il n’est pas dit : Dieu a tellement aimé l’Eglise,mais…..le monde. ». Je buvais du lait ! Hollenweger nous expliqua que les Confessions de Foi sacro-saintes étaient des textes de combat, de défense, que l’église avait rédigées pour lutter contre les hérésies du temps. Il était donc légitime d’écrire aujourd’hui le contenu de notre foi, face aux défis de la  société, selon »l’agenda du monde » dixit. Le lait théologique devenait du nectar !

Nous étions entrés dans la dernière année de notre contrat avec l’église luthérienne. Notre fille Magda, venait d’atteindre ses quatre ans. Nous la menions sur son désir pressant à la petite école de Blamont, sur le plateau à 5km de Glay. Six trajets journaliers par tous les temps. Les hivers sont très longs dans cette région. Neige et verglas sévissaient durant plus de quatre mois. Fallait-il renouveler notre contrat ? Jacqueline, ma compagne souhaitait revoir Paris et reprendre son métier d’infirmière. Je commençai donc des démarches pour trouver un poste. C’était la première fois qu’il me fallait trouver par moi-même du service dans l’église. Ce ne fut pas facile ! Les postes de la Mission populaire étaient pourvus. La Société d’évangélisation avait été fermée. Et Paris m’avait oublié, j’étais un peu un transfuge ? L’ERF subissait le contrecoup de Mai 68. Jacques Maury me rassura : »pas de souci, même sans poste tu toucheras ton salaire, tu ne seras pas le seul…. »

Décidément l’église cherchait des voies nouvelles, comme la société !

C’est par les deux mois de Vacances familiales et un camp de travail, que nous avons terminé notre séjour notre séjour à Glay. Adieux émus aux paroissiens, aux responsables de l’Action Protestante qui me cherchaient des remplaçants. Adieu vieux presbytère, temple solennel, petits villages dispersés, paysages neigeux, pluvieux ou ensoleillés.

 Adieu Centre de Glay ou nous avions tant travaillé, mettant même parfois la main à la pâte pour secourir notre cuisinier débordé, lorsqu’un car d’allemands ou de suisses débarquait à deux heures de l’après-midi » n’ayant pas déjeuné », ni prévenu de leur arrivée ! Avec notre jeune Strasbourgeoise, nous étions devenus champions pour mettre le couvert et servir un repas improvisé ! Bonne expérience pour un théologien en risque de perdition dans les nuées transcendantales !

Merci Seigneur ! pour ces cinq années de bonheur actif et pour ces mille occasions de contacts fraternels et de recherches dans la foi. Après un Septembre de repos, nous déménageons pour la région parisienne où j’avais trouvé, enfin, un poste à Choisy-le-Roi. Une autre aventure commençait !

 

                                     Jean Hoibian

 

 

  

 

Tag(s) : #Eglise

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