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Après l’adhésion à l’Unesco, Bethléem reprend espoir

 

La ville aborde les fêtes de Noël sous le signe de l’espoir, malgré une dégradation continue de la situation, la colonisation gagnant du terrain et le mur étouffant toute activité. Le classement de la vieille ville au patrimoine mondial de l’humanité est porteur de nombreuses attentes.

 

 Cette année, le concert de Noël qui sera diffusé dimanche en mondiovision a été enregistré en direct, mardi soir, depuis ­Bethléem. Un grand moment pour la Palestine : l’orchestre qui jouait dans la nef de l’église Sainte-Catherine était composé de très jeunes musiciens palestiniens – entre treize et seize ans. C’est Edward Said, musicologue et grand écrivain palestinien, qui a voulu et fondé ce « jeune orchestre palestinien », voyant dans la musique un langage universel capable d’envoyer à tous un message de paix. Créé en 2004, l’année même où l’église était sous le siège de l’armée israélienne, voilà qu’il participe aujourd’hui au formidable élan culturel palestinien qui a conduit, il y a quelques semaines à peine, à l’admission de la Palestine à l’Unesco.

Cette fête que symbolisent l’illumination de la ville et l’immense sapin dressé sur la place de la ­Mangeoire – même si certains regrettent qu’il soit artificiel et… chinois – est partagée par les chrétiens et les musulmans. « Avant tout, dit Ahmed, qui habite le camp de réfugiés, tout proche, de Daisheh, ici, on fête Jésus. Et Jésus est à nous tous, aux musulmans autant qu’aux chrétiens. C’est un prophète palestinien. Il est né en Palestine et pas en Arabie saoudite comme Mohammed. »

 

Cette semaine, plus que d’habitude, les groupes de pèlerins se succèdent dans les deux églises – Sainte-Catherine la catholique et la Nativité, que se partagent orthodoxes et ­Arméniens –, il n’est pas rare d’y voir des musulmans. « Les femmes palestiniennes, explique un guide, viennent prier Marie de protéger leurs enfants, tout comme les chrétiens, et allument des cierges à ses pieds. » Comme tous ceux qui, à Bethléem, vivent du tourisme, il espère que le classement du site au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco va amener de nouvelles activités dans une ville qui en a bien besoin, tant elle souffre de son enfermement dans le mur de béton. Les autorités israéliennes ont même ajouté ici une porte d’acier qui se ferme au moindre incident, comme nous l’avons constaté un soir où des jeunes repoussés par les soldats tentaient de passer malgré tout.

La ministre du Tourisme, ­Khouloud Daibes, espère obtenir le classement d’ici dix-huit mois. « Aujourd’hui que nous sommes admis à l’Unesco, nous sommes en meilleure position pour défendre notre projet, dit-elle. Israël doit accepter les règles et admettre que nous sommes responsables, en tant que gouvernement palestinien, des sites qui sont dans les frontières de 1967, comme Bethléem mais aussi Hébron, qui est le second sur la liste de vingt sites que nous avons préparée. Nous y serons responsables de la préservation de ce qui appartient à la culture juive, comme Israël l’est du site de Saint-Jean-d’Acre, qui fait aussi partie de notre histoire et de notre culture. Il faut que tout le monde respecte les frontières politiques. »

En guise de réprésailles, Netanyahou annonce la construction de nouvelles colonies

On en est loin du côté israélien. Certains commentateurs, après l’admission de la Palestine à l’Unesco, ont été jusqu’à dire : « Après avoir utilisé les armes, les Palestiniens se servent de la culture pour attaquer Israël. » Plus graves que les mots, il y a eu les actes : le premier ministre, Benyamin ­Netanyahou, a annoncé la construction de nouvelles colonies dans trois quartiers de Jérusalem-Est. Une manière de représailles qui, outre leur illégalité, pénalise les Palestiniens de Jérusalem, mais aussi ceux de Bethléem, de plus en plus coupés de leur capitale religieuse.

« Nous ne pouvons plus aller prier au Saint-Sépulcre, sauf à Pâques et à Noël, si les Israéliens nous donnent le permis ! » regrette Myriam, une ancienne infirmière dont la famille habite Bethléem depuis des temps immémoriaux. « Avant Oslo, on circulait librement. Maintenant, ils nous ont tous mis comme dans une prison, avec ce mur qui nous étouffe. Les jeunes s’en vont. Ma propre famille est dispersée à travers le monde, au Canada, au Pérou, au Mexique. »

Suzy, chrétienne elle aussi, qui dirige une maison d’hôtes pour pèlerins est tout aussi amère : « Jérusalem ? Cela fait des années que je préfère ne plus y aller plutôt que de me laisser humilier, fouiller, interroger comme si j’étais une terroriste. Je reste ici, chez moi, je me consacre du mieux que je peux à mon travail. Je ne suis pas optimiste pour l’avenir : depuis le temps qu’on nous dit que cela va s’arranger, c’est chaque fois de pire en pire. Alors, l’Unesco c’est bien, mais j’évite d’avoir trop d’espoirs pour ne pas les voir encore une fois déçus. »

 

Il est vrai que Bethléem, pour qui ne l’a pas vue depuis quelques années, est méconnaissable : le mur défigure ses abords. Quand on vient de ­Jérusalem, on tombe sur Har Homa, énorme colonie dont la construction a été décidée par Netanyahou en 1996, sur une colline boisée où paissaient des brebis, confisquée par Israël. « Ce qui me frappait le plus quand je revenais pour les vacances, dit Dima Khoury, fille de l’ancienne déléguée générale de Palestine à Paris Hind Khoury, c’était, à chaque fois, les bouleversements du paysage. Ne plus reconnaître son pays, c’est très dur. » Architecte, elle s’inquiète des plans israéliens qui visent à construire toute une série d’hôtels entre la 
colonie de Gilo et celle d’Har Homa, ce qui finirait d’isoler Bethléem et concurrencerait davantage Bethléem du point de vue du tourisme.

Une sorte de course de vitesse est engagée, mais les armes sont loin d’être égales. « La ­compétition n’est pas loyale, car Israël dispose de toutes les facilités tandis que nous sommes enfermés dans le mur, dit ­Khouloud Daibes. Souvent nos guides n’ont pas de permis pour aller chercher les touristes. Tout est fait pour qu’ils restent à Bethléem le moins possible et n’aient pas l’impression d’être allés en Palestine, mais seulement en Israël. C’est cela que nous voulons changer, et nous espérons que l’Unesco va nous y aider. L’espoir, c’est tout ce qui nous reste si l’on veut que les gens continuent de vivre et de résister ici. »

"On espère que l'Unesco nous donnera les moyens de préserver la basilique de la Nativité"

Cela ne sera pas facile. Car si la majorité de la population a fêté l’admission à l’ONU comme une victoire et attend beaucoup du classement de la ville, les églises se montrent réticentes. Hind Khoury, originaire de Bethléem – sa maison natale est au pied du mur qui la domine d’une dizaine de mètres de béton gris –, a attiré notre attention sur ce point délicat : les relations entre les églises propriétaires des Lieux saints sont régies par un « statu quo » datant de l’Empire ottoman et certains responsables ­religieux craignent de perdre les droits que ce statut leur donne.

« Je suis perplexe, déclare le custode Pizzabala – responsable des propriétés catholiques de Terre sainte –, même si l’Autorité palestinienne nous assure qu’elle ne fera rien sans nous consulter. Car si le gouvernement palestinien et l’Unesco s’en mêlent, l’aspect culturel et touristique des sites risque de passer avant l’aspect religieux et notre rôle disparaîtra. »

Un point de vue que ne partagent pas tous les religieux. À l’École biblique de Jérusalem, le père Jean-Baptiste Humbert, archéologue, y voit au contraire « une très bonne chose du point de vue archéologique. Cela permettra de protéger un bâtiment d’un immense intérêt. L’église date de l’empereur Justinien, au VIe siècle, et abrite des mosaïques plus anciennes encore. Si elles n’ont pas été détruites par l’invasion perse, c’est qu’on y voit les rois mages en procession dans des habits que les envahisseurs ont reconnus comme persans. Les préserver est la moindre des choses, et on espère que l’Unesco en donnera les moyens ».

Quant au statu quo ottoman, renseignement pris, il établit des règles d’utilisation des lieux si figées et si strictes qu’elles donnent souvent lieu à des conflits entre les représentants des trois églises, qui peuvent aller jusqu’à l’affrontement physique. Au point que, parfois, c’est l’armée israélienne qui intervient pour les séparer. C’est sans nul doute la dernière chose que souhaitent les Palestiniens. Ils mettent au contraire tous leurs espoirs dans le soutien que le monde leur a apporté à l’Unesco en espérant voir, dans la foulée, s’ouvrir bientôt les portes de l’ONU.

 

Atallah Hanna, le pope engagé. C’est un personnage que l’archevêque orthodoxe Atallah Hanna : grand et jovial, avec sa grande barbe grisonnante et son couvre-chef noir qu’il ne semble jamais quitter. Et pourtant, c’est la bête noire du pouvoir israélien. La raison en est simple : « Je suis le seul arabe palestinien de l’Église orthodoxe, dit-il, et en plus de mon ministère religieux, je m’occupe de la défense de la Palestine. » Il est dans le groupe Kairos, avec Mgr Sabbah, l’ancien archevêque latin, autre « bête noire ». Un engagement militant qui ne plaît pas à tout le monde, y compris dans la hiérarchie entièrement grecque de son église, d’autant plus qu’il dénonce que celle-ci ait vendu, contre certains avantages, une part de ses propriétés dans la vieille ville à l’État d’Israël, ce qui a encore accéléré la colonisation de la Jérusalem arabe.

 

Françoise Germain-Robin

 

Tag(s) : #Société

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