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14 janvier 2013

NOTRE RAPPORT A L'ECRITURE

 Loureiro août 2008 cailloux

 

 

           La question posée est un cas particulier d'une situation plus générale : on la trouve chaque fois que des hommes déclarent entretenir une relation privilégiée avec une instance précise (objet, texte, peut-être même une  personne) considérée comme repère, comme référence faisant autorité. Ce pourra être le Coran, la Bible ou la Déclaration des droits de l'homme; ou encore, une idéologie, une valeur ou une grande personnalité. Mais de quelle nature est le rapport qu'on veut entretenir avec cette instance ?  Quelle autorité lui reconnaît-on ? De quelle manière vit-on cette relation ?

 

           Pour les uns, l'instance  sera érigée en absolu et considérée comme la référence ultime, la norme en fonction de laquelle on entend régler sa pensée et sa vie. Elle devient un objet quasi divin ou une personne sacrée, ce qui définit mon identité. Dans ce cas, l'attitude requise est cultuelle, une attitude  de confiance totale  et  de soumission à  Dieu - mais réduit à l'état d'idole.

 

           Pour d'autres, l'instance en cause sera ce à quoi on se réfère parce qu’elle  renvoie à un au delà d’elle.  Elle est le signifiant de.., et se rapporte à autre chose. On distinguera donc entre la référence et ce qu'elle désigne, au delà d'elle-même. Ici, l'attitude sera d'écoute attentive dans un dialogue engagé de manière responsable.

 

           Devant l'Ecriture (ou plutôt: les Ecritures), c'est la seconde de ces attitudes qui est "protestante".  J'essaierai de le dire à partir de deux mots : témoignage et interprétation.

 

                                                                   *  *  *

 

I .  La bible est un témoin : il faut l'écouter pour entendre une autre  parole.

 

           Témoin, la Bible est le long récit multiforme  que des hommes et des femmes font de leur "rencontre" avec le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob et de Jésus-Christ. Ils en témoignent. On ne les écoute pas pour se placer devant eux, mais pour être placé devant leur Dieu et le nôtre. Leur parole n'est pas la parole de Dieu, mais elle peut nous permettre de l'entendre.

           On pourrait encore risquer une analogie moderne et dire que l'Ecriture est un écran. Si on prend  pour la réalité même les images qu'il montre, alors l'écran fait écran : il s'interpose comme un obstacle. Si par contre, on sait que  le réel est au delà de ce qui est montré, on ne se fixe pas sur les images et les récits - qui pourtant sont indispensables.

 

Dans cette perspective, l'Ecriture a une autorité de témoignage, d'intermédiaire obligé; une autorité seconde, qui est nécessaire, mais ne se suffit pas à elle-même. "La Parole a été faite chair", dit l'év. de Jean, et on doit ajouter : elle n'a pas été faite Livre.

 

 

1.  Le "principe  protestant".         

           On appelle ainsi l'affirmation qu'il n'y a rien sur terre (objet, texte, institution ou personnalité, etc.) qui garantisse, contienne et fixe  la présence de Dieu. Dieu est toujours au delà de ce que nous en disons ou en faisons. "Dieu est au delà de Dieu" (P. Tillich). C'est un principe fondamental du protestantisme auquel bon nombre de protestants devraient réfléchir.

           Cette affirmation combat les idolâtries et autres chosifications ou intégrismes qui cherchent la sécurité en assignant à Dieu une place bien précise (logé dans une institution, dans le pain de la Cène, dans la bible, etc). On peut alors le toucher, le voir, le "comprendre", l'avoir avec soi et en définitive le manipuler et le posséder. On cherche ici le contact direct et indiscutable avec Dieu.  Noter 2 choses :

 

a)  la foi est une relation intime, une confiance en quelqu'un qu'il est impossible de "saisir", d'enfermer ou de fixer (pas même dans l'assurance de la foi). La foi est sans garantie et sans preuve parce que son objet est toujours au delà (un peu comme dans  l'amour).

 

b)   mais la foi chrétienne se rapporte à un Dieu dont je ne puis parler que "selon les Ecritures", sous le contrôle des témoins bibliques. Ceux-ci interpellent et critiquent ce que la relation de foi pourrait me faire dire spontanément. Etre chrétien, ce n'est pas croire en Dieu, mais avoir foi (croire)  dans le Dieu de Jésus-christ dont parle la bible.

 

2.  Quelques  conséquences.

           Elles expriment le fait que notre rapport de chrétiens avec les Ecritures se joue à 3 : la bible, Dieu et moi (nous). La foi est l'expérience intérieure d'une rencontre dont je puis rendre compte en disant qu'une parole m'est adressée par un autre, de l'extérieur (ce n'est pas moi qui me parle), mais il y a rencontre parce que j'accueille personnellement cette parole.

 

           La théologie protestante dit cela en parlant de la dialectique d'une parole externe et d'une parole interne : l'Ecriture n'est parole de Dieu que par "le témoignage intérieur du Saint-Esprit".   Parmi les conséquences :

 

a)  Une rencontre n'est pas une fusion, une confusion. Il faut être et rester 2 pour se rencontrer et pour dialoguer, pour qu'il y ait parole entre nous. La parole est le propre de l'homme ... et de Dieu.  Sans parole, sans langage articulé, la rencontre est émotion, jouissance que des mots plus ou moins cohérents ou des cris (parfois un délire) exprimeront peut-être, mais non une parole sensée  , intelligible pour moi-même ou pour les autres.

-    sans expérience personnelle (parole interne) la foi n'est qu'un discours.

-   sans le recours et le contrôle des Ecritures, la foi n'est qu'un dialogue avec moi-même,  con-fusion.

 

b)  Jouer à 3 le rapport à l'Ecriture, c'est découvrir (cf. M. Bouttier in Etudes Théologiques et Religieuses 1983/1) en particulier :

 

-  Plus la Bible nous fait entendre la parole de Dieu (l'Evangile) parcequ'on s'est appliqué à écouter les témoins bibliques, plus on est libre à l'égard de la Bible. Plus elle est  pédagogue, plus elle exerce une autorité qui libère et responsabilise. La bible servante de l'Evangile.

 

 

-  C'est découvrir que l'Ecriture exprime l'altérité de Dieu et par rapport à moi (à ma foi) et par rapport à elle-même.  Le sens de l'Ecriture lui vient d'ailleurs. Selon la Réforme, "sola gratia" et "sola fide", précèdent "sola scriptura".

 

-  C'est découvrir qu'il n'y a pas une bonne lecture de la bible, qui serait la  lecture légitime et autorisée. Refus protestant (théoriquement!) d'un magistère qui fixerait l'interprétation convenable.  Luther :"Je ne puis permettre qu'on impose une manière d'interpréter l'Ecriture, car il faut que la Parole, cette source de toutes nos libertés, soit libre elle-même".

 

-  C'est découvrir que loin de légitimer mes paroles sur Dieu, l'Ecriture les interpelle. Elle est une instance critique. A ce titre elle est repère; elle balise notre cheminement, sans jamais nous ôter la responsabilité de notre parole, de nos interprétations et de nos choix.

 

-  C'est ainsi, dit M. Bouttier, que  "la Bible n'aura jamais fini de nous évangéliser et que nous, nous n'aurons jamais fini non plus d'évangéliser la Bible".

 

                                                                   *  *  *

 

 

II .  La bible est un interprète : il faut l'interpréter.

 

           C'est une autre manière de dire des choses semblables. Le témoin est aussi un interprète. Il met du sien dans ce qu'il dit.

           Depuis quelques décennies, un grand changement s'est opéré dans notre culture. On a dit que nous sommes passés de l'âge dogmatique à l'âge de l'interprétation. C'est la fin du positivisme qui pensait (adaequatio rei et intellectus et verbi) que le mot recouvre parfaitement la "chose" désignée ou, par ex. que les mots d'un dictionnaire (les signifiants) définissent le réel lui même (les signifiés).

           On sait aujourd'hui que les vérités et les savoirs ne sont pas intemporels ou immuables, mais historiques. Ils sont inscrits dans l'histoire des hommes, dans des situations, des mentalités, etc.  Passage d'une compréhension métaphysique à une compréhension historique.

 

           Dans le domaine biblique, le tournant est pris avec le travail qu'historiens et exégètes effectuent sur le texte même. Il a montré l'impossibilité de savoir "ce qui s'était réellement passé", matériellement, objectivement au delà des récits. La Bible ne livre pas un savoir, mais des témoignages.  Des témoins racontent, rendent compte de ce qu'ils ont vu, entendu et compris. Ils veulent communiquer, à la fois raconter une histoire qui leur est arrivée, transmettre un message et faire partager leur conviction et leur foi : ils interprètent. Ils font relation d'une relation.

           Et nous, nous revenons à ces récits, à ces textes, comme les interprètes des premiers interprètes parce que nous partageons leur foi et sommes témoins d'une conviction dont nous ne voulons pas rendre compte sans les premiers témoins. Notre témoignage et notre interprétation ne seront pas identiques aux leurs, mais pas non plus autres, pas contradictoires. Non pas conformes, mais compatibles.

           Ceci permet de clarifier des choses que nous vivons déjà en ce qui concerne notre rapport à la Bible.

 

 

1.  On  a  toujours  interprété.

           Dès son origine, le christianisme s'est présenté comme l'interprétation d'une Ecriture antérieure. Par ex. le baptême et la Cène réinterprètent en fonction du Christ les récits de la Pâque juive, du passage de la Mer Rouge, etc.  Et puis Jésus se présente comme celui qui "accomplit" (donne un sens plein) à l'AT. Des figures anciennes reçoivent un contenu nouveau. La prédication de Jésus remplit l'ancien avec du nouveau.

           Dans une large mesure, le NT apparaît comme l'interprétation d'une Ecriture ancienne. Et il devient lui-même une Ecriture. Et la prédication chrétienne  reprend celle-ci, la commente, l'actualise, l'interprête.

 

a)  Dans le judaïsme, le commentaire et l'interprétation ont toujours accompagné la lecture des Ecritures. Selon un midrash attribué à Moïse, les Tables de la Loi ne pouvaient être retournées : au recto, il y a les 10 commandements; et au verso, il y a le Nom de Dieu qu'on ne peut pas lire, ni nommer. Ainsi, la Loi (et toute l'Ecriture) est ici présentée comme le recto d'un verso inconnaissable et pourtant bien présent. C'est le commentaire, l'interprétation du Nom absent de Dieu présent. (cf. Resweber). Toute la littérature religieuse du judaïsme se présente ainsi, avec ses écoles, ses écrits, ses rabbins et ses disputes tatillonnes.

           On voit ici que c'est la prise en compte des diverses interprétations qui relance l'interprétation et l'intérêt pour le texte, sa vitalité, sa fertilité. C'est l'interprétation qui assure à la fois la nécessité du texte et son autonomie, son altérité.

 

b)  Dans le christianisme, quelque chose de semblable se passe. La Bible appartient au domaine public. Personne n'a pu la confisquer. Son indépendance par rapport à ce que les spécialistes, les clercs et les bigots peuvent en faire, stimule la recherche dont elle est l'objet de la part des  chrétiens et des non chrétiens.

           Noter que l'interprétation n'est pas seulement celle des commentaires, discours et prédications, mais aussi celle de nos pratiques de chrétiens et d'Eglises. Toute pratique est une forme de discours implicite et suppose, en général, une interprétation antérieure de la foi et des textes.

           Parmi ces pratiques qui interprètent l'Ecriture, il faudrait faire une place particulière aux pratiques cultuelles : les liturgies, les cantiques, etc.

 

2.  Interpréter,  c'est  chercher  derrière.

           C'est la première démarche : chercher le sens caché, pense-t-on, derrière le sens littéral d'un texte. On regarde alors les récits comme expression, présentation, indice ou symptôme d'un sens qui n'est pas évident. Il y a interprétation parcequ'on pense que la compréhension n'est pas immédiate, soit à cause de la langue (il faut traduire), soit à cause de la distance dans l'espace ou le temps (on cherche à transposer ou actualiser). On pose au texte des questions très banales : que veux-tu dire ?  De quoi (de quel événement originel) parles-tu ? Lire un livre quelconque c'est chercher à comprendre, derrière les mots, le monde de l'auteur.

           L'exégète et historien Rudolph Bultmann est un nom à retenir. Il dit que nous avons une double distance à surmonter devant la Bible :

 

a)  D'abord une distance culturelle. Les auteurs bibliques (acteurs et rédacteurs) parlent de Dieu, du salut en Christ, etc. dans le langage, les représentations,  la cosmologie et toute la culture de leur temps.  Il faudra donc ne pas se laisser arrêter par ce qui nous dépayse ou nous rebute par archaïsme. Il faut "démythologiser", c'est à dire, surmonter  la distance culturelle  (toutes ces vieilleries) pour entendre le message toujours actuel. Mais c'est toujours dans le

langage et dans les représentations de leur époque, que ceux qui témoignent de l'Evangile en rendent compte. Il est donc nécessaire d'imiter les auteurs bibliques et de  dire l'Evangile dans notre culture actuelle (dans nos mythes), pour ôter ce qui, dans la Bible, fait obstacle pour l'homme moderne. Faire disparaître le "faux scandale" de la distance culturelle, pour qu'apparaisse le "vrai scandale" de la Croix - et que devant cet événement essentiel chacun puisse prendre une décision personnelle, celle de la foi.

 

b)  Mais on constate aussi que la distance qui existe entre nous et les rédacteurs du NT, existe, à l'intérieur même du texte, entre les rédacteurs et ceux dont ils parlent. En effet,  le NT n'apporte  pas les récits des tout premiers témoins, mais il constitue la reprise interprétative de ceux-ci dans des traditions orales qui, à la 1° ou à la 2° génération, mêlent le récit, le commentaire et la confession de la foi.

C'est souligner deux choses importantes

-     que la distance soit courte ou longue, ce sont toujours des témoignages interprétatifs qui nous mettent en présence des événements qui fondent la foi chrétienne; on ne peut atteindre ceux-ci indépendamment de ceux-là.

-      en livrant l'interprétation qu'ils ont faite de l'objet de la foi, les premiers chrétiens disent en même temps comment ils ont interprété leur propre existence. 

           Deux choses sont toujours imbriquées dans la lecture : l'interprétation de l'Ecriture et l'interprétation de sa propre vie.  Ou encore, de manière plus générale, c'est en disant qui est le Dieu de Jésus-Christ, que le chrétien dit qui il est lui-même.

 

3.  Interpréter,  c'est  déployer  devant.

           Tout à l'heure, on se demandait quelles question était en arrière du texte. Maintenant, il s'agit des questions sont en avant : qu'est-ce qui est ouvert devant le texte. Ainsi lire un livre c'est aussi prolonger les perspectives que le texte a ouvertes.

           Gerhard  Ebeling est ici un bon guide. S'intéressant surtout à la Réforme, il comprend l'histoire de l'Eglise comme une histoire de la prédication : l'histoire de l'interprétation de l'Ecriture à travers la prédication. Comment la prédication "se déploie"-t-elle devant l'Ecriture ou déploie-t-elle l'Ecriture.  Il distingue 2 manières de traiter l'Ecriture :

 

a) selon le versant catholique du christianisme (et on y trouve des protestants), l'Ecriture doit être conservée pour conserver l'événement primitif. Elle devient une "relique", ce qui "reste" et garantit que l'événement a eu lieu et se poursuit. On a ici une conception ontologique de l'Ecriture et non pas herméneutique (interprétative), en ce sens que l'Evangile n'est pas transmis par une autre parole, mais est traité comme une chose qui traverse l'histoire.

 

b)  selon le versant protestant (et on y trouve des catholiques), l'événement unique et originel ne devient présent que par un autre événement qui lui est homogène, "un événement de parole". Il s'agit de réactiver une parole qui n'est vivante et active que si on la déploie, que si on l'actualise dans une autre parole.  Il n'y a donc pas d'autre rapport à la source du christianisme que par la réinterprétation croyante de l'Ecriture. C'est un risque. L'interprétation toujours recommencée qui n'a pas d'autre sécurité que la foi : sola fide la foi seule. Ebeling se rapporte ici à Luther pour qui "l'Evangile est lui-même notre guide dans l'Ecriture". C'est la foi qui interprète l'Ecriture tout en se laissant interroger par elle.  La prédication ouvre et déploie une parole, non seulement selon l'Ecriture, mais en avant, devant l'Ecriture.

 

 

 

           Pour conclure, on peut dire que "comprendre", c'est entrer "dans le monde du texte", selon une expression de Heidegger souvent reprise par P. Ricoeur. Dans son rapport aux Ecritures, le croyant doit entrer dans le monde du texte biblique. Il y est conduit par mille récits aussi divers que leurs auteurs et ceux dont ils parlent. Tous ont en commun une même foi. Tous en témoignent, chacun en son temps et à sa manière. Ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont vu, nous l'interprétons en fonction de notre propre foi, dans notre époque et dans notre culture.

 

           La Bible est ainsi la référence décisive des chrétiens. Elle a une autorité d'autant plus grande que l'on cherche moins à dégager des textes un message qu'à écouter ou regarder la vie qu'ils expriment, à en fréquenter les témoins et à rencontrer (je préfère dire "fréquenter") celui qu'ils désignent comme Dieu, leur Dieu.

           Reconnaitre une autorité à la Bible c'est accepter qu'elle remette en question ce que nous croyons et ce que nous sommes dans le monde d'aujourd'hui. Persuadés de partager la même foi, nous essayons de comprendre la pensée ou la manière d'exister de ceux qui ont écrit ces textes, de mieux saisir leur espérance et leurs difficultés. Ce recul pris par rapport à la vie dans le monde actuel, provoque un renouvellement de la réflexion, questionne nos prises de position et affermit nos engagements.

 

 

 

Paul Keller

Tag(s) : #Foi

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