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Mariage pour tous : ce qui me peine et qui m'inquiète

 

Par Laurent Grzybowski

 ( La Vie : le blog de Laurent Grzybowski - cliquez ici)

 

Au lieu de descendre massivement dans la rue et de balancer des slogans, si on prenait le temps de dialoguer et de discerner.


Au lendemain de la manifestation contre le mariage pour tous, de nombreuses voix chrétiennes se sont fait entendre pour regretter l'absence de dialogue au sein des Eglises. Des évêques ont défilé. Beaucoup ont pris des positions tranchées contre ce projet de loi. Depuis des mois, ils réclament un débat sur ce sujet pour faire entendre l’opinion publique française... tout en omettant par ailleurs de prendre en compte la diversité d’opinions des croyants. Comment appeler à un débat dans la société civile alors que le débat entre croyants n'est pas favorisé ? En ce qui me concerne, je l'ai déjà dit, je l'ai déjà écrit, dans ce débat, je refuse de choisir mon camp. Je ne veux pas entrer dans une confrontation que je juge stérile. Citoyen français, catholique de surcroît, j'essaie de comprendre et d'accueillir la réalité, non pas telle que je voudrais qu'elle soit, mais telle qu'elle est : il y aujourd'hui, dans notre pays, des couples homosexuels qui souhaitent bâtir leur vie de couple et leur vie de famille sur le mariage. Cela peut nous surprendre, nous inquiéter peut-être, mais c'est un fait. Cette revendication, qui n'est pas nouvelle, est aussi le fruit d'une évolution de nos sociétés occidentales.

Vosges mars 2008 traces
Attaché au pluralisme et au principe de laïcité, j'accorde une place primordiale aux droits de l'homme et particulièrement aux droits des plus faibles et des exclus. Citoyen français, catholique de surcroît, j'essaie de m'engager dans la construction du lien social et, notamment, dans le dialogue interreligieux. Pour moi, la foi n'est pas (et ne peut pas être) une affaire privée, puisqu'elle est le souffle de ma vie et qu'elle donne sens à tous mes engagements. J'essaie d'en être le témoin auprès de mes enfants (je suis marié et père de famille) et auprès de ceux que je rencontre dans mes nombreux lieux de vie. Pour moi, le Christ est une personne vivante, et l'Evangile, une force de conversion pour aujourd'hui. Citoyen français, catholique de surcroît, j'essaie aussi d'être lucide sur les dérives possibles de nos systèmes de pensée (qu'ils soient politiques, philosophiques ou... religieux !). Des dérives qui ont pour noms : sectarisme, manichéisme, fondamentalisme, dogmatisme, obscurantisme ou intégrisme. Ces dérives existent partout, à droite comme à gauche, chez les croyants comme chez les incroyants, chez les laïques comme chez les religieux.


Mais aujourd'hui, je me sens en porte-à-faux avec la position d'une grande partie de mes coreligionnaires, la plus visible du moins, celle qui est descendue dans la rue, puisqu'il semble tout de même, d'après un sondage publié le 10 janvier dans Pèlerin, que 41% des catholiques pratiquants soient favorables au mariage pour tous. Non que, pour ma part, je sois résolument en faveur de ce mariage, non que je n'en perçoive pas les aspects discutables, mais parce que je respecte la nécessité d'une législation et la légitimité du législateur pour y réfléchir et prendre des décisions en conscience. A côté des objections possibles (que j'ai déjà eu l'occasion d'exposer dans ma précédente chronique : "Mariage gay : Faut-il choisir son camp ?"), je vois aussi beaucoup de bonnes raisons de me prononcer en faveur du mariage pour tous. Je réclame le droit d'être partagé sur un sujet comme celui-là. Il s'agit pour moi d'articuler une éthique de responsabilité avec une éthique de conviction.


Je crois que les personnes homosexuelles méritent notre écoute et méritent qu'on les aide à ne plus subir les assauts incessants de l'opprobre et du soupçon. Je crois que le souci des minorités fait partie des fondements de la démocratie et de l'éthique. Je crois que les enfants de couples homosexuels ont besoin d'être reconnus, aimés et respectés. Je crois qu'ils ont besoin, comme tous les enfants, d'une famille stable. Je crois, à cet égard, que le mariage est à la fois structurant et porteur de sens et qu'il peut aider un couple à s'enraciner dans la fidélité, le respect de l'autre, l'assistance et le secours mutuel. C'es l'une des raisons pour laquelle d'ailleurs, l'Eglise catholique a toujours préféré le mariage à l'union libre... Sauf dans ce cas précis. N'y a-t-il pas là une contradiction?


Je crois, enfin, que l'accueil de la réalité est non seulement l'une des conditions d'un bien vivre, mais qu'elle est surtout une exigence fondamentale pour ceux et celles qui annoncent un Dieu incarné. Or, qu'on le veuille ou non, les familles homoparentales existent déjà, sous bien des formes. C'est un fait incontournable et ce n'est pas la loi qui les fabriquera. De quoi avons-nous peur ? Pourquoi ne pas reconnaître la valeur et la beauté de ce qu'elles vivent ? Pourquoi s'enfermer d'emblée dans une vision pessimiste à leur endroit ? La manière dont nous réagissons face à elles est, pour moi, révélatrice du rapport que nous entretenons avec le monde. Ce monde est-il capable d'intelligence, de grandeur ou est-il en perdition ? Sommes-nous dans la confiance ou dans la défiance ? Comme disciple de Saint Ignace, j'essaie de cultiver la bienveillance à priori.


L'Eglise défend un modèle familial, certes pertinent, mais doit-il être le seul ? Je n'ai pas la réponse. D'autres formes d'éducation ou de filiation ne seraient-elles pas envisageables ? Absolutiser le modèle "un papa, une maman, des enfants", comme absolutiser la "nature" ou je ne sais quelle anthropologie (toujours relative), c'est prendre le risque de tomber dans une forme d’idolâtrie qui me semble bien éloignée du message évangélique. Jésus s'est-il une seule fois exprimé pour défendre tel ou tel modèle social ou familial. A-t-il encouragé l'hétérosexualité ? A-t-il condamné l'homosexualité ? A-t-il même parlé de sexe ou d'orientation sexuelle ? Jamais ! Il a appelé à l'amour des ennemis, au pardon inconditionnel, à la fidélité, à l'accueil de l'autre et à la joie d'aimer. Il a aussi fermement condamné les pharisiens et autres défenseurs de l'ordre moral.


Jésus serait-il allé manifesté le 13 janvier au Champs-de-Mars ? Même s'il m'est impossible de répondre à sa place, j'en doute car il s'est toujours méfié des mouvements de foule comme des risques de récupération politico-religieuse. Il n'a jamais été celui qui criait le plus fort car, comme nous le dit saint Paul, sa force résidait dans sa faiblesse. Et, pour lui, les personnes réelles ont toujours été plus importantes que n'importe quel système théologique ou idéologique, aussi fondé soit-il.
 

 

Dans ce débat sur le mariage pour tous, ce qui me peine et qui m'inquiète, c'est la radicalisation des positions pour ou contre, tant dans la société que dans mon Eglise. C'est le glissement vers des postures dures, frontales, des anathèmes, des mises en demeure de se déclarer de façon tranchée, notamment chez certains prédicateurs qui, ces dernières semaines, lors de la messe dominicale, ont oublié de commenter les Ecritures pour mieux appeler leurs ouailles à manifester. Quel mélange des genres !


Ce qui me peine et qui m'inquiète, ce sont les réactions viscérales qui remplacent les arguments, et les a priori bibliques ou théologiques qui évitent le questionnement et l'écoute de l'Evangile. Ce sont ces affirmations qui sonnent faux quand elles annoncent, une fois de plus, l'effondrement de notre civilisation.


Ce qui me peine et qui m'inquiète, c'est de voir tous ces jeunes manifestants, dont certains ont été enrôlés malgré eux dans une confrontation qui les dépasse, alors qu'il y aurait aujourd'hui tant de grands combats à mener, vitaux et urgents, où les chrétiens (les plus jeunes en particulier) ne sont pas toujours présents : la résistance à la société de consommation, la lutte contre la pauvreté et contre la faim dans le monde, la promotion des droits de l'homme (et de la femme !), le refus de l'injustice, le combat pour la paix, la recherche de la fraternité et du vivre ensemble à travers le dialogue interculturel ou interreligieux, le défi écologique ou le développement durable... Ah, comme j'aurais aimé qu'il y ait, ces dernières semaines, autant de publicité dans les paroisses de France ou sur les réseaux sociaux, pour la démarche Diaconia que pour la Manif pour tous.


Ce qui me peine et qui m'inquiète, c'est le recours au sacré, tant dans la société que dans notre Eglise, pour justifier des ressentis personnels. C'est de constater que, derrière la question du mariage gay, mon Eglise n'est pas toujours au clair sur l'accueil des personnes homosexuelles. Quelle place ont-elles dans les paroisses, dans les conseils pastoraux, dans les mouvements et dans les séminaires (où elles sont exclues) ? Comment sont-elles reconnues, écoutées, respectées ? Quel regard portons-nous sur elles ?


Ce qui me peine et qui m'inquiète, c'est l'oubli des familles concernées, à cause d'une approche essentiellement idéologique. Qui s'est interrogé sur la manière dont certains slogans repris ou affichés le 13 janvier, lors de la Manif pour tous, pouvaient être reçus par les couples homosexuels ou par leurs enfants ? On estime à 150 000 le nombre de couples homosexuels dans notre pays. 10 % d'entre eux auraient des enfants (un ou deux), ce qui ferait entre 20 000 et 25 000 enfants.... Comme les autres, ceux-là méritent notre attention et notre respect. Nous ne devons pas les stigmatiser.


Ce qui me peine et qui m'inquiète, c'est de constater que tant de croyants n'ont pas fait leur deuil d'une société "chrétienne". Oui, de la même manière que le mariage civil n'a plus grand chose à voir avec le mariage religieux, notre monde sécularisé s'éloigne de ses racines judéo-chrétiennes (qui restent tout de même très fortes). C'est un fait, ce n'est pas une catastrophe. En Chine, en Inde, en Egypte, au Brésil ou en France, la vocation des chrétiens n'est pas de défendre une civilisation, mais de témoigner de leur foi et du bonheur de croire. Dans ce contexte, l'Eglise catholique ne peut plus se prétendre au-dessus de la mêlée, en distribuant les bons et les mauvais points. A la posture du surplomb, je préfère celle de l"écoute. C'est parce que nous écouterons les autres qu'ils nous écouteront et que nous pourrons vivre un dialogue fécond avec eux.


Ce qui me peine et qui m'inquiète, c'est le fossé qui ne cesse de s'élargir entre nos Eglises et l'ensemble de la société. Tel un exutoire, la Manif pour tous aura sans doute fait du bien à ceux qui y ont participé. Elle aura permis aux plus revendicatifs d'exprilmer leurs frustrations ou leur incompréhension d'un monde qui change. Mais, à l'heure de la nouvelle évangélisation, aura-t-elle contribué à faire aimer le Christ et à construire le Royaume ? J'ai quelques doutes. Je suis même convaincu du contraire. A cet égard, je crois beaucoup plus au témoignage humble et discret du quotidien qu'à n'importe quelle démonstration de force. Surtout quand il s'agit de défendre une cause discutable, qui attise les passions et divise la société française plus qu'elle ne la rassemble.


Ce qui me peine et qui m'inquiète, c'est le visage d'une Eglise qui, au lieu de chercher à accueillir et à bâtir l'avenir, pour mieux y prendre sa place et le féconder de l'intérieur, campe sur des positions conservatrices, voire réactionnaires (au sens étymologique de ces deux termes). Souvent crispée sur les questions de morale sexuelle et familiale, elle est prête à défiler avec des organisations très marquées politiquement, de l'UMP au Front national, avec tous les risques de récupération que cela suppose. Je ne parle même pas des militants du mouvement intégriste Civitas. Dans cette triste confusion, quelle image les catholiques donnent-ils d'eux-mêmes à l'ensemble de la société ? Cette manif inutile (puisqu'on le sait, la loi sera votée) laissera des traces. De quoi accrocher une nouvelle casserole à une institution qui n'en a pas franchement besoin.


Pour conclure, je reprendrais volontiers à mon compte les propos tenus par Mgr Albert Rouet, ancien archevêque de Poitiers, dans Le Monde du 4 avril 2010 : « L’Eglise est menacée de devenir une sous-culture. Ma génération était attachée à l’inculturation, la plongée dans la société. Aujourd’hui, le risque est que les chrétiens se durcissent entre eux, tout simplement parce qu’ils ont l’impression d’être face à un monde d’incompréhension. Mais ce n’est pas en accusant la société de tous les maux qu’on éclaire les gens. Au contraire, il faut une immense miséricorde pour ce monde où des millions de gens meurent de faim. C’est à nous d’apprivoiser le monde et c’est à nous de nous rendre aimables » . Que dire de plus ?

Tag(s) : #Société

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