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Une somme essentielle sur les protestants d100_0298.jpgans l’Hexagone, depuis l’aube de la Réforme jusqu’à nos jours

Humanité Quotidien

19 Octobre, 2012

l'humanité des débats. parlons-en!

Histoire des protestants en France (XVIe-XXIe siècles), de Patrick Cabanel, Editions Fayard, 2012, 39 Euros. Ce livre énorme de 1188 pages de texte et de plus de trois cents pages de références, de cartes  et d’index, se lit pourtant sans lassitude, avec un plaisir toujours renouvelé : selon son goût, on y vient et on y revient au gré de ses questionnements ou de ses intérêts, culturels ou autres, notamment confessionnels ou politiques. Sans compter la dimension informative et même érudite qui forme l’essentiel du projet de l’auteur et soutient le désir du lecteur d’en savoir toujours un peu plus. L’auteur, professeur d’université à Toulouse, est un éminent spécialiste en histoire contemporaine. Mais ici, il dépasse vers l’amont le temps de sa spécialité habituelle et excelle à nous entretenir de l’histoire chaotique des protestants français (plus que du protestantisme français qui se spécifie pourtant dès l’origine) depuis les succès initiaux de la Réforme de Luther et Calvin au XVIe siècle dans le royaume de France, en en poursuivant l’étude jusqu’à nos jours. Son livre traite synthétiquement et avec finesse, sans rien oublier d’essentiel, des temps de l’avènement, ceux de la persécution puis de la résistance, de la liberté civile enfin acquise et qui débouchera, si l’on ose dire, sur un relatif « retour en grâce » au XIXe siècle. Un rétablissement prolongé jusque dans le temps présent qui se manifeste, quelquefois de manière critique, dans l’exercice d’une influence, sociale, idéologique et politique de divers milieux protestants (en particulier de la HSP, la « haute société protestante »),  paradoxale en vérité au regard du nombre des protestants en France, mais qui illustre bien la norme sociologique souvent observée de la sur-représentation des minorités dans l’espace public, dit « démocratique ». Contrairement à l’affirmation romaine et monarchique selon laquelle le protestantisme menaçait d’entraîner tous les chrétiens du royaume de France vers la Réforme, les protestants ne dépassèrent jamais 12,5 % de la population du royaume vers 1560 (2 millions d’habitants sur 16) ; après les Saint-Barthélémy, les guerres et la répression, ils n’étaient plus que 800 000 sur 19 millions vers 1680, à la veille de la Révocation du fameux Edit de Nantes qui leur avait concédé, ici ou là, quelques droits et privilèges de protection. 160 000  partiront en exil après 1682. Les autres, les plus modestes, devront se faire « nouveaux catholiques » ou persisteront dans l’ombre, c’est à dire « au désert », s’instruisant entre eux et surtout devenant les protagonistes d’une exigence de liberté civile et religieuse qui s’est épanouie avec la Révolution française. Puis, plus tard, dans le cadre du  libéralisme politique républicain, lequel s’est imposé au cours du troisième quart du dix-neuvième siècle après la défaite des monarchistes de toute couleur, les protestants devinrent très influents. Comme l’on sait, ils ont joué un rôle décisif dans la victoire de la laïcité comme principe fondateur de la République française, tout comme ils avaient servi d’aiguillon dans le développement de l’école publique, puis dans la création de l’enseignement obligatoire et même dans la promotion, d’abord de la « philanthropie », puis des « politiques sociales » ou dans le combat pour la défense des libertés démocratiques : notamment, in fine, contre la politique antisémite du régime de Vichy et sous l’occupation. Tout cela, Cabanel l’expose avec nuances et précision, sans d’ailleurs en minimiser les limites, le cas échéant de classe, ni en surestimant le rôle des chefs de file (Guizot, Ferry, d’autres encore jusque dans notre temps, cf l’index des noms !). Aujourd’hui, le protestantisme en France, aussi bien de tradition huguenote que dans sa spécificité luthérienne en Alsace, et malgré l’apport, concurrentiel pour une part, des nouveaux courants évangélistes massifs (cf les cartes instructives, page 1170), n’est plus reconnu comme adhésion religieuse à une confession réformée que par 3 ou 4 % de la population de la République, loin derrière le catholicisme romain et l’Islam, proche du judaïsme et des mouvements inspirés des sagesses extrême-orientales. Mais le spectre des français légataires de la tradition culturelle (et non seulement cultuelle) du protestantisme s’établit au double de cette proportion. La France ne serait pas la France sans que demeure vivace et enracinée cette dimension de son héritage historique que portent en eux tous ceux qui sont en état d’en revendiquer une part. Deux mots encore : tout est bon et utile dans ce grand récit mais, au regard de l’histoire habituelle, je souligne tout particulièrement l’originalité et la nouveauté des deux chapitres passionnants de la seconde partie : « Le temps de durer. Une minorité sous Edit » et « Sur la pente de l’étranglement » (pages 392-600). Et je plaide au minimum pour que quiconque s’intéresse à la vie politique française et aux perspectives de son développement, consulte le chapitre XII de la dernière partie : « La différence protestante dans la France contemporaine » qui sera bien utile à chacun et chacune. Bref, tout cela fait un livre important qui honore l’historiographie française. On n’en peut dire autant tous les jours !

Claude Mazauric, historien..

Tag(s) : #Société

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