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EVOLUTION DE MES CONVICTIONS PROTESTANTES 

 4 ème et dernière partie.

 

Je lui opposais un refus formel, justifié par ce que j’entrevoyais du sens de ma mission : annoncer l’Evangile libérateur et vivre une relation d’empathie et de respect avec tout détenu demandant ma visite, fut-il le pire des criminels. Ma réputation fut écornée ce jour là !

 Par  la suite je connu d’autres chefs d’établissement, durant les 16 années où je sévis en prison. Ils surent respecter mes convictions et ma conception singulière du rôle de l’aumônier.

J’eus la chance de pouvoir collaborer avec des collègues catholiques et protestants, partageant mon indignation devant les dysfonctionnements et les cruautés de la Justice et du dépotoir carcéral. Nous ne pouvions supporter une telle iniquité et nous décidâmes de rompre le « devoir de réserve », auquel nous étions soumis pour informer les Eglises et la Société civile de la situation de non-droit imposé par la force, à des gens coupables, mais aussi victimes d’une enfance, d’une jeunesse, « cassées » par la misère et les privations de toutes sortes.

 


Lozère août 2009 porte 

Une révolte nationale éclata dans les « taules » en 74     (principalement dans la région parisienne), suivie d’une répression féroce.

Notre décision de parler à la presse, aux médias, fut très fortement soutenue par, enfin ! une  réaction des intellectuels (la revue « Esprit ») et d’anciens prisonniers (le « CAP »). Tous les journaux firent leur pâture des prisons françaises, Maisons d’Arrêt et Centres de détention.

Ai-je eu ces réactions personnelles au nom des Droits de l’Homme ou bien guidé par ma foi ?

Une fois de plus je me trouvai piégé dans un bloc insécable de convictions. Dans les couloirs de La Santé à l’odeur si écœurante, dans les cellules obscures et enfumées, j’étais comme porté par le Christ. Il me galvanisait quand prenant des risques, je reprenais un surveillant ne contrôlant plus sa colère en paroles ou en coups, quand je harcelais le Directeur en faveur d’un homme malade ou victime d’une persécution, ou d’un refus quelconque infondé.

 

Que j’aimais parler à 30 ou 40 prisonniers, lors des « cultes », de la vie à l’extérieur, de la liberté intérieure qu’ils pouvaient revendiquer malgré l’insupportable mépris et l’oubli de la société, des luttes menées par syndicats et associations pour les Droits de l’Homme, de ce que pourrait être une société juste et solidaire !…..

Oui, je leur parlais d’éthique sociale, de philosophie humaniste, de dysfonctionnement des institutions, les aidant ainsi à s’élever hors de leur captivité, et à réfléchir à leur vie passée. Toutes mes interventions aboutissaient à la personne de Jésus le Fils de l’Homme, Celui qui pouvait le mieux les comprendre, prendre en charge leur passé déchiré, car il avait subi dans sa chair le mépris, les coups, un procès inique et la torture . « Jésus, ça c’est un homme », disaient-ils, «  il n’a pas cédé ! ».

Toutes mes affirmations croyantes étaient un jour ou l’autre, contestées : Dieu, le meilleur des pères ? L’amour, la paix, la douceur, le respect de la femme et de l’enfant, la justice, le pardon, la société, l’Etat, la Loi. Toutes ces valeurs m’apparaissaient liées à un monde privilégié, protégé, dont ils avaient été exclus dès leur naissance.

 

Chaque réunion était interrompues par des protestations courtoises, des questions existentielles, des rires, ou de brusques silences chargés d’émotion. J’aimais leur franchise, la liberté de leurs propos, où se cachaient de profondes souffrances. Mon rôle d’aumônier n’était pas de leur faire la morale ! mais de les aider à réfléchir :

Pourquoi étaient-ils là, piégés, privés de liberté, de sexualité, de tendresse, de projets, contraints à survivre malgré l’absence d’hygiène, d’air pur, de nourriture convenable ? 

Qui leur avait appris à réfléchir avant d’agir ?, à maîtriser leurs réactions primaires ?

Qui les avait initié au goût du beau, du vrai, du travail utile, du respect de l’autre et de soi-même ?

 

La prison m’apparaissait comme une institution dominée par l’échec.

La récidive était de l’ordre de plus de 60%.

Je reçus intérieurement l’ordre d’agir. Avec mes 3 collègues nous le fîmes dans deux directions :

Dire vigoureusement à l’extérieur le scandale de l’incarcération !

Poser des signes (certes modestes) d’une réparation des torts commis, au nom de la Société, par le pourrissement d’un châtiment sans pardon et sans aide à la non récidive.

 

Nous avons créé l’association ARAPEJ (association réflexion-action prisons et justice ) et ouvert un, puis trois foyers d’accueil pour sortants de prison.

J’ai parlé ailleurs de cette belle aventure qui dure toujours.

 

Ma réflexion théologique durant mes 16 ans de ministère a constamment été dominée par la situation tragique de ces détenus, que je quittais à 18 heures avec un soulagement teinté de culpabilité.

Ah ! respirer l’odeur des marronniers du boulevard Arago ou de la plaine de Fresnes ! Retrouver ma voiture et foncer vers les modestes locaux de l’Arapej où m’attendaient mille responsabilités !

Une vie de fou.

 Une étude fervente des ressorts cachés de la Justice, une interpellation d’amis avocats pour des interventions gratuites en faveur de mes protégés, une information-formation des bénévoles de l’Arapej, et ma participation personnelle à l’encadrement bénévole de nos petits foyers d’accueil où des incidents éclataient régulièrement, de préférence le soir et la nuit !

Impossible de raconter les mille péripéties de ces seize années d’engagement total, enthousiasmant et…..épuisant !

 

Premier cancer en 75, fondation de l’Arapej en 76, second cancer en 80. Le dieu de mes pères, le Christ des évangiles m’avaient-ils abandonné ?

Je dois témoigner que j’eus par ces souffrances, l’occasion de tester la force essentielle de l’amour divin et de celui infiniment précieux de ma famille et d’une cordée d’amis (y compris des détenus).

Il me fallait guérir coûte que coûte. Ma femme et mes enfants m’instillaient courage et gout de vivre. Et les détenus, l’Arapej,et tous les admirables bénévoles et salariés, me tiraient hors du tombeau.

Je guéris, et je continuai le combat.

 

Outre mon travail d’écoute, d’approche fraternelle des détenus et de leur famille, à la Maison d’arrêt de La Santé et à l’hôpital de Fresnes,

(dans ce dernier lieu la « médecine pénitentiaire », sévissait. C’était une horreur qui m’emplissait de rage ! Les soins y étaient très approximatifs et les patients traités comme des « sous-hommes.), je me sentais responsable à ma mesure,  d’une sensibilisation des chrétiens et de la  population à ce scandale d’une justice inhumaine.

Je répondais aux appels des paroisses et je prêchais sur ce thème. Dans 30 ou 40 villes de France je fis des mini-conférences et je contribuai  à la création d’associations de soutien aux sortants de prison, d’accueil des familles à proximité des Maisons d’arrêt, au recrutement de visiteurs et d’enseignants bénévoles dans les prisons.

Tous les moyens me semblaient bons pour améliorer la situation présente et future : causeries-débats avec de nombreux avocats, magistrats, personnels divers du milieu carcéral, visites organisées dans les établissements, émissions de radio, voyages d’étude en groupe, en Europe et en Amérique du Nord.

 

Cette vie d’action diversifiée et de réflexion intense m’a passionnée.

Elle a donné à ma foi chrétienne une dominante : le monde est en permanence, submergé par l’injustice, le mépris de l’homme, la cruauté vis-à-vis des plus faibles. Le projet de Dieu, est tous les jours bafoué et dans le monde entier.

La prison n’est qu’un épiphénomène. Depuis la nuit des temps le monde s’affirme comme cruel et absurde.

 

Il ne nous reste que deux attitudes : renoncer à comprendre, tirer notre épingle du jeu, et si nous nous disons croyants : attendre du Divin le retournement de ce «  monde cassé » (Gabriel Marcel), à la fin du monde,

Ou bien croire que notre dignité et notre liberté intérieure ne peuvent survivre que dans un engagement permanent, une rébellion tenace contre la corruption de notre société.

Dans cette prise de position intangible, nous commettrons sans doute bien des erreurs, nous connaîtrons mille déceptions, des amis nous quitterons, nous en trouverons d’autres…, mais l’Evangile du Dieu vivant ne quittera plus nos veines.

 

Loin de faire de nous des gens rigides, inquiets et pessimistes, nous goûterons avec enthousiasme la joie des Béatitudes.

Espoirs et déceptions, indignations et victoires, larmes et rires, sont offerts gracieusement à tous les « militants » de l’humanisme.

             30 JUIN 2011     Jean HOIBIAN                                 

Tag(s) : #Foi

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