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Un étrange dialogue

J’avais un voisin en banlieue parisienne. Il avait créé une mini entreprise de multiservices dans le bâtiment. Ayant eu l’imprudence d’accepter d’être syndic bénévole de notre immeuble, j’avais confié quelques travaux de plomberie urgents à Pierre, pour le mettre à l’épreuve. Je fus ravi du travail accompli et..dela facture !
Il était d’un abord facile et adorait parler. Sportif, musclé, cet ancien étudiant reconverti dans le travail manuel avait gardé le goût des discussions, de la controverse, du débat.

Quand il appris, par questionnement direct ! que j’étais Pasteur, son excitation verbale s’amplifia. Je fus sommé de répondre à une foule de questions sur mon Eglise, ma religion, ma famille et quand il découvrit que je travaillais dans le secteur prisons comme Aumônier, son intérêt redoubla mais tourna vite au sarcasme !
« S’occuper des voyous c’était perdre son temps. J’étais un grand naïf de les plaindre et d’essayer de les réinsérer. La seule solution avec les délinquants : tripler les peines et guillotiner les auteurs de crimes ! »
Ce discours n’avait rien d’original .On me le servait souvent dès que j’avouais mes occupations professionnelles.
Mais je sentis Pierre intéressé par mes arguments. Il n’avait pas le goùt de rompre, d’en rester là.
Il voulait me garder sous la dent : pensez j’étais l’oiseau rare qui habitait sa rue : un chrétien ! un protestant ! un pasteur ! un aumônier des prisons ! qui lui semblait échapper aux clichés, aux portraits-robots des « curés » qu’il avait eu (peu..) l’occasion de rencontrer.
Bref, durant des semaines nous avons beaucoup échangé, et c’était plaisant car il était intelligent et avait beaucoup d’humour !
Son ménage battait de l’aile, mais malgré leurs disputes nous les apprécions tous les deux. On buvait un peu trop sec dans ce couple. Pourquoi ?
Ils avaient une petite fille charmante qui traversait la rue pour venir chez nous quand il y avait trop de cris et de disputes.

LE CHOC : que nous n’oublierons jamais se produisit lors d’une partie de campagne. Nous avions retapé une ruine dans l’Yonne. Je m’y exerçais à la menuiserie, la maçonnerie les rares week-end libres. Nous les avions invités pour dîner et même pour la nuit. Le temps était superbe et l’excellent repas de Jacqueline fut bien arrosé. Est-ce l’alcool qui lui donna le courage nécessaire ?
Au dessert il déclara qu’il était un militant actif du Front national, qu’il posait des affiches, assistait aux réunions, etc., et qu’il en était fier.
Nous nous regardâmes frappés de stupeur. Notre fils se leva et quitta brusquement la salle. Ma femme et moi nous étions comme paralysés. Nous n’avions qu’un désir : lui dire notre dégoùt et les flanquer à la porte, ne plus jamais les revoir !
Mais il était tard. Nous étions à 100km de Paris et sa femme et la fillette étaient aussi nos hôtes..
Nous passâmes donc la nuit sous le même toit et le lendemain matin, ils nous quittèrent, lui, conscient d’avoir provoqué un scandale, peut-être heureux de l’avoir fait ? Pierre connaissait nos opinions politiques et humanistes.

La proximité : C’est lui qui est revenu à la charge. Nous étions décidés à l’exclure de nos relations. Mais peut-on refuser de répondre à un bonjour ? nous habitions en face l’un de l’autre..
Et il y avait leur ménage qui allait mal, la femme, la fillette qui traversaient la rue..
Alors nous avons entrepris de longues discussions franches et violentes. Il m’a demandé de lui procurer une Bible, qu’il s’est mis à lire page après page ! Et ce fut un nouveau moyen pour m’agresser sur l’existence de Dieu,sur le pardon,sur cette folie d’un amour sans limite…
Je le sentais mal dans sa peau, écorché vif. Il reprenait lesl thèses du Front national : les politiciens tous pourris ! les étrangers hors de France, le pardon et l’amour des foutaises !il fallait gouverner par la force, sanctionner les voyous, cesser d’assister les pauvres, plus fainéants que malheureux, etc..
J’écoutais, j’encaissais, puis je m’efforçais de dépasser son discours stéréotypé pour lui parler de comportement :
« pourquoi vous donnez vous ce visage caricatural ? celui d’un citoyen antisémite, raciste, haineux, brutal, alors que vous agissez tous les jours à l’inverse de vos proclamations ?
Je lui rappelai que ces meilleurs amis d’à côté étaient juifs !
Que dans son équipe de salariés il y avait souvent des noirs, des magrébins,des turcs, et qu’ils les traitaient bien.
La réponse était toujours la même : « eux c’est pas pareil.. »

Tout jusqu’au jour où il m’a livré son enfance difficile avec un père brutal et méprisant, sa mère effacée, sa fuite hors du domicile familial et même…le traumatisme d’un séjour en prison dont j’ai toujours ignoré le motif.
Lui, l’ennemi des « taulards » dont je m’occupais,avait connu le choc..Tout s’éclairait !

Une autre femme : le divorce était inévitable et il eu lieu. La fillette fut confiée à la mère qui quitta la région parisienne.
Notre »frontiste » ne se laissa pas abattre. Par petites annonces il se dénicha une nouvelle compagne très sympathique et vaguement socialiste !
Le nouveau couple vendit la maison d’en face et partit s’installer en province, non loin du village où nous avions notre petite « datcha ».Finies nos discussions, sinon par téléphone, il « tenait » à nous. Nous sommes passés les voir de temps à autre. Il était beaucoup moins agressif et semblait comprendre nos engagements sociaux. La petite fille avait grandi et faisait de bonnes études. Elle venait chez son père la moitié des vacances scolaires.

Ami-Ennemi ? Que conclure ? Si nous avions rompu brutalement et définitivement je n’aurai jamais sût ce que pensaient les gens du Front national. En fait-il encore partie ? Il se peut mais il a quitté la haine et la violence. Nous nous respectons mutuellement. Il est presque devenu un ami pour nous.
Mon opposition aux thèses du Front n’a pas faibli d’un pouce. Mais derrière le bloc d’un parti il y a des hommes capables de réfléchir et d’évoluer. Peut-on mettre en quarantaine tous les votants Front national ? La république, la démocratie, peuvent-elles refuser le dialogue ?
Les vraies raisons du vote Le Pen sont multiples et souvent liées à un épisode personnel. Le  vrai combat ne consiste-t-il pas à éradiquer les »inquiétudes » françaises : chômage,insécurité,misère, corruption de certains politiques et hommes d’affaires, pourrissement dans l’abandon des banlieues »ghetto ».
Pierre, mon adversaire, mon ennemi, tu m’as fait découvrir la non-violence,l’écoute attentive, la patience, la tolérance. J’ose espérer qu’il en est de même pour toi.

               Le 3 novembre 08              Jean HOIBIAN
Tag(s) : #Société

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